1 mars 2011

Posted in Petites histoires à 14:18 par Nath

Plus de quinze ans. Il m’a fallu plus de quinze longues années après ta mort pour commencer à en parler. Pour commencer à dire aux gens que tu me battais quand j’étais gamin. Tous les prétextes étaient bons pour me mettre une râclée. Quelqu’un se plaignait d’une bêtise faite par un garnement dans le quartier ? C’était forcément moi et j’en prenais pour mon grade. Vous vous disputiez avec maman ? C’était encore ma faute et ma fête. Je refusais de manger ? Je m’en prenais plein la gueule.
Alors je suis devenu un sale gosse. Oeil pour oeil, dent pour dent. Tout ce que les autres me faisaient, je le leur rendais. J’étais peut-être tabassé une deuxième fois à cause de ça, mais tant pis. Parce que je ne pouvais pas te rendre chaque coup, je les rendais aux autres. Aux profs, aux voisins, aux camarades de classe.
Je me suis construit dans la douleur, dans la rébellion, dans la colère et l’agressivité, dans cette brûlure dans l’estomac et autour du coeur. Personne ne me parle sur ce ton. Personne ne me regarde comme ça. Personne ne me répond. Personne ne me contredit. J’ai passé mon enfance à être tabassé, qui prétendez-vous être pour m’apprendre la vie !
J’ai vécu dans la peur aussi. Oh, de toi et de tes coup, oui, mais de moi aussi. Moi, adulte, père. J’avais peur de lui faire ce que tu m’as fait, de décharger cette violence sur elle. Je l’ai fait. Pas en coups, presque pas, mais en paroles, en cris. Elle me dit qu’elle avait peur de moi quand elle était enfant, que j’avais cette aura terrifiante. Elle savait que j’aurais été capable d’entrer dans une rage folle et de la frapper jusqu’à être calmé. Je ne l’ai jamais fait, mais à cause de toi, à cause de ce que tu m’as fait subir, je sais et elle savait que j’aurais pu le faire.

Il m’a fallu plus de quinze ans après ta mort pour en parler. Pour en parler à cette petite fille qui avait peur de son père sans savoir pourquoi. Pour détruire l’image qu’elle avait de toi, qu’elle arrête d’idolâtrer son grand-père. Pour en parler aux autres aussi, ceux qui étaient adultes autour de moi, qui fermaient les yeux, qui t’avaient vu me mettre une râclée après l’autre, que je saigne, que j’aie des bleus, que j’en garde des cicatrices. Ils le savaient, ils l’ont vu mais quand j’en parle, ils refusent de s’y confronter. Toi ? Non, jamais, ce n’est pas possible. Tu étais aimé et apprécié de tous. Messieurs-dames, je vous vomis, je vous conchie. Très peu cordialement. Après tout, j’ai appris les claques et les cris, pas la cordialité.

Je t’en veux.

Je sais cependant que tu ne savais pas comment faire autrement ; toi non plus tu n’as pas appris les gestes d’amour et de confiance. J’ai presque soixante ans. Plus de quinze ans après ton décès, j’ai commencé à en parler. Peut-être qu’un jour, j’arriverai aussi à faire la paix.

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19 janvier 2011

Quand j’étais petite…

Posted in Petites histoires à 22:52 par Nath

Quand j’étais petite, j’ai eu un pantalon rose. Il était trop long alors maman l’a raccourci, cousu de fil noir parce qu’elle n’en avait pas d’autre.
Oui, nous étions aussi pauvres que ça.
Je recevais un pantalon neuf à Noël. Les autres étaient des vêtements donnés par l’église. Des vêtements dont mes camarades de classe ne voulaient plus ou qui leur étaient devenus trop petits. À Noël, c’était ma sœur ainée qui nous l’offrait. Elle était déjà mariée, elle, et son époux gagnait assez bien sa vie pour qu’elle puisse nous faire ces cadeaux. Un jour, elle m’a offert un pantalon pourpre. Pourpre !! Le monde aurait pu s’effondrer, peu m’importait, j’avais eu un pantalon neuf et pourpre.